ÎLE DE SEIN : MON PELERINAGE A L’ÎLE DU BOUT DU MONDE


4 photos de l'île de Sein - RICHARDDIPLÔME MEDAILLE D'ARGENT ILE DE SEINDIPLÖME ESPAGNOL ILE DE SEIN
Sur les photos prises dans les années 60, de haut en bas : Lec et son fils Gérard RICHARD avec ma marraine Jacqueline LE BRETON,
Ma marraine jouant de l’accordéon sur la jetée entourée des Sénans,
Mon frère Patrick et moi-même (3 et 2 ans)
Mon père à bord de son bateau « Les X Pirates »
L’ÎLE DE SEIN : UN RETOUR AUX SOURCES
5 juin 2010- 9h30 – AUDIERNE – EMBARQUEMENT POUR L’ÎLE DE SEIN
– Bonjour Madame, je voudrais deux billets aller-retour dans la journée pour des adultes.
– Vous avez réservé ?
– Non
– Alors je suis obligée de vous mettre sur liste d’attente.
L’hôtesse prend mon nom et m’informe que je serai appelée dès que tous les passagers enregistrés auront pris leur billet.
Zut, ça commence bien ! Henri qui était jusque là en communication téléphonique me rejoint.
– Alors ? interroge-t-il.
Je lui explique la situation. Il remarque ma mine déconfite. Je vois avec stupeur la liste des voyageurs qui n’en finit pas de s’allonger au fur et à mesure que l’hôtesse délivre les billets. Combien de passagers l’Enez Sun peut-il transporter ? Je n’en ai aucune idée. Il ne me paraît pas très grand vu de loin… Comme pour conjurer le sort malgré mon inquiétude du moment, j’essaie de me convaincre que si nous restons à quai, ce sera sans regret car hier soir, lorsque nous sommes arrivés à Audierne, les bureaux étaient fermés.
En grande philosophe, je songe déjà à ce que nous ferons si nous ne pouvons pas embarquer.
– si l’on ne peut pas partir aujourd’hui, ne t’inquiète pas, on remet cela à demain.
Henri, parfaitement serein, tente de me rassurer. Ce qui me fait plaisir c’est qu’il semble, malgré tout, lui aussi, tenir à y aller.
Une dame qui se trouve dans la même situation d’attente que nous se permet de demander au guichetier si elle a encore un espoir d’être du voyage. L’homme affiche une mimique qui induit une part de doute. Aucune réponse précise ne vient conforter la visiteuse dans son souhait de s’entendre répondre « oui ». Il nous faudra attendre le passage du dernier client pour enfin savourer la bonne nouvelle : nous embarquons tous les trois ! Ouf !
Je suis pleinement heureuse. La dernière fois que je suis allée sur l’île de Sein je devais avoir 11 ans. Autant dire que cela fait 36 ans que je n’ai pas foulé le sol sénan mais je reste profondément nourrie d’histoires familiales et de films pris par mon père et visionnés des milliers de fois.
Nous sommes samedi. L’Enez Sun est chargé. A bord, l’on peut facilement distinguer les habitués de la traversée des touristes. Ces derniers sont munis d’appareil photo ou de caméra et mitraillent à tout va le paysage. De jeunes sénans rentrent chez eux pour le week-end. Et, au milieu de toute cette mini-marée humaine, il y a un groupe de touristes encadré par une accompagnatrice.
Le paysage qui défile est absolument magnifique d’autant plus qu’il fait beau et que l’horizon est bien dégagé. Nous longeons la pointe du Raz. Sauvage et majestueuse elle dévoile partiellement sont épine dorsale crénelée et ses belles aspérités, puis nous la dépassons. Quelques rocs émergés la prolongent dans un alignement presque parfait tels des offrandes faites à l’océan. Un peu plus loin, le phare de la Vieille, posé là en bonne sentinelle tutélaire, veille sur le Raz de Sein.
Mon coeur commence à battre plus fort tandis que j’aperçois les premières maisons colorées de l’île de Sein. Assurément, je dois être, aujourd’hui, la passagère la plus émue de cette traversée ! Et plus nous nous rapprochons, plus mon émoi est grand !
Enfin nous débarquons après tout de même une bonne heure de navigation. J’hume l’air salin chargé de l’odeur des algues. Cela réveille en moi des souvenirs d’enfance : grands espaces, courses sur les rochers, ramassage des coquillages…
Mon émotion est à son comble tandis que j’éprouve déjà une impression de connaissance en même temps que de reconnaissance des lieux. Un étrange et doux mélange de déjà vécu et de découverte s’entremêle dans mon esprit.
Je propose d’emblée à Henri de partir à la découverte de la maison dans laquelle j’ai fait mes premiers pas dans la vie. Il se doutait déjà de mon intention. Je n’ai pas à aller bien loin pour la trouver car je sais qu’elle est proche du local de la SNSM. Au passage, j’apprécie les façades colorées des maisons qui semblent se tenir les unes aux autres dans un esprit de fraternité et d’entraide. Rien – hormis un restaurant en plus – ne semble avoir changé. Le quai des Paimpolais reste fidèle à lui même.
Nous arrivons devant une maison hiératique mais en piteux état. La façade est décrépie, il manque un pan de volet à une fenêtre et le portail affiche un sacré aspect ruiniforme ! Manifestement, elle n’est plus habitée depuis longtemps. Mon Dieu ! Est-ce possible que ce soit là la maison qui nous a abrités durant plusieurs années ?! Sur la droite une autre maison aux volets bleus la jouxte. Elle est en bien meilleur état. Je me dis, dans un ultime refus de voir la réalité en face que ce doit être plutôt celle-là… Elle porte le numéro 29. J’appelle ma mère. Après tout, elle saura mieux que quiconque me décrire l’habitation.
Las ! Après renseignement et au dire de mes explications, elle me confirme qu’il s’agit de la maison qui se meurt  tout doucement et en silence. Elle me parle d’une réserve d’eau qui se trouve sur la gauche quand on est face à la maison, d’un haut portail, d’un étage à trois fenêtres… Force est d’admettre que ces détails correspondent point par point à ce que nous voyons. J’ai envie de pleurer.
Passe alors un monsieur. Je lui demande s’il est natif de l’île. Il me répond que oui.
– Pouvez-vous me dire s’il s’agit bien là des anciennes « Affaires Maritimes » ?
– Oui, m’assure-t-il.
– Mais pourquoi cette maison est-elle laissée à l’abandon ?
– Oh ! me dit-il, c’est une histoire bien compliquée. Elle appartient en partie à la commune et en partie au Conseil Général. Et personne ne semble capable de pouvoir se mettre d’accord pour en faire quelque chose.
Ma tristesse est grande, incommensurable. Un sentiment de révolte, de chagrin et d’incompréhension gronde in petto.
Nous décidons d’entrer sur la propriété. Henri passe le premier. Le portail n’est pas fermé à clé. Quand bien même le serait-il qu’il ne serait d’aucune efficacité. Une grande boîte aux lettres – ou du moins ce qu’il en reste – fait de la résistance malgré les assauts du temps qui ne l’ont pas épargnée. Dire qu’elle a sans doute contenu notre courrier ! Je prends quelques photos en tout sens pour les montrer à ma petite maman. Puis, résignée, je ressors et m’assois sur le muret, juste en face, pour contempler ce qui représente, à mes yeux, un bien grand désastre.
Un groupe de touristes qui était sur le bateau avec nous passe. J’entends un homme s’exclamer sur le ton de l’ironie :
– Tiens, en voilà d’une belle maison !
Je me vexe. Je peux parfois être très stupide et susceptible en certaines circonstances. J’interpelle le monsieur  en question fondu dans le groupe. Je ne peux m’empêcher de lui raconter – à lui et à qui veut bien m’écouter et m’entendre – l’histoire que je connais de cette demeure. En fait, j’ai simplement envie de demander à ces touristes d’excuser cette maison d’être si mal empoint, de leur faire savoir qu’elle n’est pas responsable de son état et qu’elle mérite plutôt quelques égards… Combien de fois mon père s’est-il levé, en pleine nuit, pour aller, avec l’équipe du moment, secourir des hommes de la mer en difficulté ?
Une dame m’écoute avec beaucoup d’attention. Elle semble bien sincèrement partager ma peine et me narre, à son tour, l’histoire d’une maison qui se trouve sur l’île, qui a fait l’objet d’un héritage et qui, paraît-il, a été partagée en deux par les héritiers (deux frères) qui ne s’entendaient pas du tout. Chacun y est allé de son style très opposé…
Ce premier bout de chemin parcouru dans cette quête d’un retour aux sources, je décide de partir sur les traces de Charlotte et Jean-Philippe Fouquet. Charlotte me gardait lorsque ma mère n’était pas disponible pour s’occuper de moi.
Nous nous baladons dans les venelles de l’île. Certaines ruelles sont franchement très très étroites ! Pratiquement tous les petits carrés de terrain attenants aux maisons et entourés d’un muret se révèlent être une moisson de couleurs d’où jaillissent une multitude de fleurs toutes aussi jolies les unes que les autres. C’est d’un charme inouï !
Nous arrivons au cimetière. Je cherche la tombe de Charlotte et de Jean-Philippe mais y renonce pour deux raisons. La première, c’est que les tombes sont trop nombreuses. La deuxième, c’est que je supporte très mal de voir inscrite sur les pierres tombales la durée de vie si courte pour nombre de Sénans. J’imagine alors les difficultés de vivre sur un petit bout de terre accroché aux caprices de la mer. Combien de Sénans – enfants et adultes confondus – sont morts de n’avoir pu être soignés à temps et convenablement ? Combien de marins sont morts, disparus en mer ? Eu égard à ces considérations, je ne souhaite plus m’attarder en ce lieu.
J’aperçois une femme qui se tient à l’entrée du cimetière. Je lui demande si elle serait en mesure de me donner quelques indications sur Charlotte et son mari. Elle m’explique qu’elle n’est pas îlienne, qu’elle vit sur l’île depuis 5 ans tout juste mais que je peux, en revanche, aller voir Julie qui habite à côté de l’épicerie en construction.
Nous voilà en route… Zut ! La dame ne nous a pas précisé le numéro de l’habitation. Nous hélons deux hommes dont les effluves nous font penser qu’ils sortent tout droit du bar. Très gentiment, ils nous conduisent devant le portail de la dame en question. Un homme nous précède qui entre dans la maison. Nous lui emboîtons le pas. Et Julie apparaît. Je lui explique le but de notre visite tout en m’excusant de l’importuner. Elle me dit que Charlotte et Jean-Philippe sont décédés depuis longtemps, qu’ils n’avaient pas d’enfant. Je me demande si elle ou son mari se souviennent de mes parents. En ce qui la concerne pas mais elle s’empresse d’appeler son mari. Oui ! Il dit qu’il se souvient très bien de mon père (Jean-Max GAYRAUD dit p’tit Jean).
– C’était une équipe de jeunes me dit-il. Les équipes de la SNSM ont été renouvelées bien des fois depuis ! ajoute-t-il songeur.
Je n’en saurai pas plus. N’empêche, il ne m’en faut pas davantage pour être contente. Quelqu’un se souvient qu’un jour, nous avons séjourné sur l’île ! C’est idiot mais cela suffit à satisfaire ma soif de reconstituer un passé définitivement révolu. La boucle est bouclée, comme l’on dit. Nous prenons congé de Julie et de son mari après leur avoir offert une poignée de main vigoureuse en signe de sympathie et de reconnaissance.
Henri et moi-même poursuivons notre excursion de l’île. J’ai envie de tout voir, de tout sentir. Cette île est magnifique de bout en bout. Il faut dire que nous avons le privilège de la voir sous de beaux cieux. Elle se prête parfaitement à la promenade à pied. Nous faisons très attention à bien marcher dans les sentiers afin d’éviter d’abîmer la lande. La faune et la flore sont très riches ici et nous nous émerveillons de voir, entre autres, de beaux oiseaux dont certains s’envolent presque sous nos pas au fur et à mesure que nous avançons. Je prends quelques photos qui viendront agrémenter l’album de ce blog intitulé « une vie au fil de l’eau ». Il y a des parallèles étonnants à faire avec les photos anciennes de l’île de Sein qui datent des années 60…
Nous nous trouvons à la pointe, près de l’Amer,  après être passés devant l’adorable chapelle Saint-Corentin (une reconstitution remarquable !) et décidons de pique-niquer sur place, les pieds pratiquement dans l’eau. Je ne me prive pas de courir sur les rochers comme je le faisais étant gamine. Il y a des plaisirs renouvelés qui ne prennent pas une ride malgré l’avancée en âge ! Quel dommage de ne pas pouvoir déguster les grosses berniques qui exhibent sans crainte leur coquille en forme de chapeau chinois, certaines que personne ne viendra les ramasser en ces lieux à cette heure-ci ! Elles ont de la chance que je n’habite pas sur place !
Notre frugal repas terminé, nous retournons tranquillement vers le port par la lunule de galets blancs. Nous désirons boire un café.
Arrivés sur le quai,un événement un peu particulier et inattendu nous surprend agréablement. Un groupe de musiciens et de chanteurs originaire de Locronan a choisi d’établir ses quartiers sur l’île de Sein pour ses libations de « fin d’année ». Il nous offre généreusement d’écouter un ensemble de chansons bretonnes.
Cela me rappelle l’époque où mon parrain et ma marraine jouaient de l’accordéon sur ce même quai ! C’est étonnant de vivre quelque chose de similaire tant d’années après ! Car j’imagine que cela ne doit pas se produire tous les jours, ici.
Sans doute trop à l’étroit dans la cour du restaurant où ils répètent, nos joyeux lurons finissent par investir le quai des Paimpolais à grands coups de chants, d’accordéon, de guitare, de flûte et de pas de danse cadencés entraînant dans la foulée quelques touristes téméraires. L’ambiance est festive ! Cet intermède est pour moi un beau cadeau de la vie en ce jour exceptionnel à bien des égards.
L’heure du départ arrive et c’est avec un gros pincement au coeur que nous embarquons pour Audierne. L’un comme l’autre, nous aurions volontiers prolongé notre séjour sur l’île. Y reviendrai-je un jour ? En tout cas, l’île de Sein reste une jolie petite broche durablement accrochée aux vaisseaux de mon coeur.
Une fois rentrée chez moi, j’organise une séance photos pour ma petite maman. Je guette évidemment toutes ses réactions. Elle pousse un cri d’effroi en voyant l’état de la maison. J’imagine bien ce qu’elle peut ressentir… Elle reconnaît évidemment les lieux et m’explique tout dans le détail.
– tu vois me dit-elle, à la place de l’herbe, de chaque côté de l’allée, ton père cultivait un jardin qui nous permettait de manger des légumes frais. Parfois, lorsque nous manquions d’eau, un bateau équipé d’un long tuyau venait remplir le réservoir.
Je profite de ce moment privilégié pour lui poser plein de questions. Comment vivait-elle là-bas, elle qui est une pure bretonne issue de la campagne ? La vie au quotidien était-elle difficile pour elle ? Ses contacts avec la population étaient-ils nombreux et cordiaux ?
Je m’attends à ce qu’elle me parle de difficultés d’intégration… Mais au lieu de cela, je suis surprise de l’entendre me dire :
– la vie n’était pas si difficile que ça, je m’y suis bien adaptée et nous avions quelques ami(e)s. J’avais particulièrement sympathisé avec Charlotte et Jean-Philippe,  l’épicière, le commandant de l’Enez Sun (impossible pour elle de se souvenir du nom) qui s’était retiré sur le continent mais n’avait pas supporté cet exil et était revenu  vivre sur l’île.  Et enfin, l’institutrice qui était en poste à ce moment là, une jeune fille de 25 ans environ qui se prénommait Montserrat.
Montserrat ? Ah oui ! Cela me dit quelque chose. Je suis très conservatrice et possède, dans mes archives familiales, quelques cartes postales que cette jeune fille ne manquait jamais de m’envoyer pour mon anniversaire ou pour toute autre occasion alors même que je n’étais qu’un bébé.
Je pense aux films en 8 mm que nous possédons : de vieilles bandes chacunes protégées par un boîtier sur lequel on peut lire : « tempête sur l’île de Sein », « Visite au phare d‘Ar-Men » (on y accédait grâce à un ingénieux système, une sorte de trapèze suspendu à des câbles sur lequel la personne s’asseyait ; ensuite la personne était remontée tout doucement jusqu’au haut du phare où elle était accueillie par le gardien), « Sortie en mer »… Un trésor qu’il convient de garder car avec le temps ces films sont devenus de précieuses archives.
J’invite tous les amoureux de l’île de Sein à se rendre sur le site créé par Monsieur Ronan FOLLIC :
Et également son autre site à partir de Google : Peut-on réunir 2000 Sénans et amoureux de l’île de Sein ? A vous de jouer !!!

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